
Fidel Castro — « Cinquante ans au pouvoir face à Washington »
Le fils illégitime du galicien
Fidel Alejandro Castro Ruz naît le 13 août 1926 à Birán, dans la province orientale de Cuba. Son père, Ángel Castro y Argiz, est un immigré de Galice, au nord-ouest de l’Espagne, qui a réussi à bâtir une prospère plantation de canne à sucre dans l’est de l’île. Sa mère, Lina Ruz González, d’origine des Îles Canaries, était domestique dans la maison avant de devenir la maîtresse puis la seconde épouse d’Ángel. Fidel naît hors mariage, statut qui le marque socialement : il ne sera officiellement reconnu par son père qu’en 1943, à dix-sept ans.
Envoyé à l’école à Santiago de Cuba dès l’âge de six ans, il est baptisé catholique à huit ans, ce qui lui ouvre l’accès aux meilleures institutions jésuites de l’île : l’école Dolores à Santiago, puis, en 1942, le Colegio de Belén à La Havane, l’établissement d’élite de Cuba. Il y est déjà signalé comme orateur hors du commun, athlète, débatteur insatiable. En 1945, il entre à la Faculté de droit de l’Université de La Havane — foyer bouillonnant de politique étudiante — et obtient son diplôme d’avocat en 1950.
Moncada : le pari de l’audace
La Cuba des années 1950 est gouvernée par le général Fulgencio Batista, dont le coup d’État du 10 mars 1952 a mis fin aux élections législatives auxquelles Castro se préparait à participer. Batista préside un régime corrompu, étroitement lié aux intérêts américains et à la mafia qui contrôle les casinos et les hôtels de La Havane.
Castro décide d’agir par la force. Le 26 juillet 1953, il mène une centaine de jeunes révolutionnaires à l’assaut de la caserne Moncada à Santiago de Cuba, deuxième garnison militaire de l’île. L’opération tourne au désastre : les soldats de Batista repoussent l’attaque, capturent, torturent et exécutent nombre des assaillants. Castro est arrêté. Traduit devant un tribunal le 16 octobre 1953, il assume sa propre défense. Pendant trois heures, sans notes, il prononce un réquisitoire contre la dictature qui deviendra un texte fondateur : La Historia me absolvera — L’Histoire m’absoudra. Il est condamné à quinze ans de prison sur l’Île des Pins ; son frère Raúl à treize ans.
En mai 1955, la pression de l’opinion publique et de l’Église contraint Batista à accorder une amnistie. Les frères Castro sont libérés et s’exilent au Mexique.
Le Granma et la Sierra Maestra
À Mexico, Castro organise une nouvelle expédition et y rencontre un médecin argentin qui deviendra son bras droit : Ernesto « Che » Guevara. Le 2 décembre 1956, 82 hommes embarquent à bord du yacht Granma et débarquent sur les côtes orientales de Cuba. Le débarquement est catastrophique : la plupart sont tués ou capturés dans les jours qui suivent. Une douzaine de survivants — dont Castro, Raúl et Guevara — parviennent à se réfugier dans les massifs de la Sierra Maestra.
De ce noyau infime naît une guérilla qui, pendant deux ans, grossit, s’organise, gagne la sympathie des paysans de l’est de l’île et sape systématiquement les forces de Batista. Les colonnes révolutionnaires progressent vers l’ouest. Dans la nuit du 31 décembre 1958 au 1er janvier 1959, Batista s’enfuit à Saint-Domingue. Le 2 janvier, Che Guevara et Camilo Cienfuegos entrent dans La Havane. Le 8 janvier, Fidel Castro y fait son entrée triomphale. Il a trente-deux ans.
La Révolution au pouvoir
Le 16 février 1959, Castro est nommé Premier ministre. En quelques mois, la révolution se radicalise. Les procès expéditifs des anciens cadres du régime Batista aboutissent à plus de 500 exécutions dans les six premiers mois. Les grandes propriétés agricoles sont expropriées au nom de la réforme agraire. En 1960, les entreprises américaines — compagnies pétrolières, sucreries, hôtels — sont nationalisées sans indemnisation. Washington rompt ses relations diplomatiques avec Cuba en janvier 1961 et impose un embargo commercial qui durera plus d’un demi-siècle.
Le 17 avril 1961, une brigade de 1 400 exilés cubains formés et financés par la CIA débarque dans la Baie des Cochons (Bahía de Cochinos) avec pour mission de renverser Castro. L’opération est écrasée en soixante-douze heures par les forces cubaines. La défaite humiliante du président Kennedy consolide Castro aux yeux du monde. Il proclame officiellement Cuba État socialiste.
En octobre 1962, la découverte de missiles soviétiques sur le sol cubain déclenche la crise des missiles, treize jours de confrontation directe entre Washington et Moscou au bord du conflit nucléaire. La crise se dénoue par la retraite soviétique et un engagement américain à ne pas envahir Cuba. Castro, écarté des négociations directes entre Kennedy et Khrouchtchev, en tire une humiliation personnelle, mais sa survie politique est garantie.
Un régime entre avancées sociales et répression
Le bilan du castrisme est profondément contradictoire. D’un côté, des réalisations reconnues : le taux d’alphabétisation de Cuba atteint 99,8 %, parmi les plus élevés du monde ; le système de santé universelle et gratuite abaisse la mortalité infantile à des niveaux comparables aux pays développés ; l’espérance de vie s’allonge spectaculairement. Cuba envoie des médecins et des enseignants dans des dizaines de pays pauvres d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine.
De l’autre côté, un régime politique totalitaire. Les partis d’opposition sont interdits, la presse entièrement contrôlée par l’État, les religions surveillées et marginalisées pendant des décennies. Les homosexuels sont persécutés et envoyés dans des camps de travail dans les années 1960-70. En mars 2003, 75 journalistes, défenseurs des droits humains et militants sont arrêtés en une nuit et condamnés à des peines moyennes de 19 ans de prison. Les archives de Cuba recensent au moins 500 000 détentions arbitraires depuis 1959. Entre un et deux millions de Cubains ont fui l’île.
La CIA tente de faire assassiner Castro à de nombreuses reprises. Le responsable de l’intelligence cubaine Fabián Escalante a recensé jusqu’à 638 complots ou tentatives entre 1960 et la fin du XXe siècle — un chiffre dont l’exactitude est débattue, mais qui reflète l’acharnement américain.
La transmission et la mort
En juillet 2006, Castro est hospitalisé d’urgence pour une hémorragie intestinale grave et transfère provisoirement le pouvoir à son frère Raúl. Le 24 février 2008, il annonce officiellement qu’il ne se représentera pas. Raúl Castro est élu président par l’Assemblée nationale. Fidel reste Premier secrétaire du Parti communiste jusqu’en avril 2011, date à laquelle il abandonne ce dernier titre.
Il meurt le 25 novembre 2016 à La Havane, à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Il avait gouverné Cuba pendant près de cinquante ans — un record mondial pour un chef d’État non monarchique au XXe-XXIe siècle. Ses cendres parcourent l’île pendant neuf jours, suivant en sens inverse le chemin de la colonne victorieuse de 1959. Il est inhumé le 4 décembre 2016 au cimetière Santa Ifigenia de Santiago de Cuba, à quelques kilomètres de la caserne Moncada où tout avait commencé.
Grandes dates de la vie de Fidel Castro
- 13 août 1926 — Naissance à Birán, province d’Oriente, Cuba
- 1945 — Entrée à la faculté de droit de l’Université de La Havane (19 ans)
- 1950 — Diplôme d’avocat (24 ans)
- 10 mars 1952 — Coup d’État de Batista — Castro décide de passer à l’action armée (25 ans)
- 26 juillet 1953 — Assaut raté de la caserne Moncada ; arrestation (27 ans)
- 16 octobre 1953 — Discours-plaidoirie L’Histoire m’absoudra ; condamné à 15 ans de prison (27 ans)
- Mai 1955 — Libéré par amnistie ; exil au Mexique (28 ans)
- 2 décembre 1956 — Débarquement du Granma avec 82 hommes ; début de la guérilla en Sierra Maestra (30 ans)
- 1er janvier 1959 — Fuite de Batista ; victoire de la Révolution (32 ans)
- 16 février 1959 — Nommé Premier ministre de Cuba (32 ans)
- Avril 1961 — Déroute de la Baie des Cochons ; Cuba proclamée État socialiste (34 ans)
- Octobre 1962 — Crise des missiles cubains (36 ans)
- 1960–2008 — Embargo américain total sur Cuba
- 24 février 2008 — Démission de la présidence ; Raúl Castro lui succède (81 ans)
- 25 novembre 2016 — Décès à La Havane à l’âge de 90 ans

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