Fulgencio Batista

FULGENCIO BATISTA

Fulgencio Batista

Fulgencio Batista — « Du sergent-sténographe au maître de La Havane »

Les origines du métis de Banes

Rubén Fulgencio Batista Zaldívar naît le 16 janvier 1901 à Veguita, dans la municipalité de Banes, province d’Oriente, à l’est de Cuba. Il ne sera officiellement enregistré sous le nom de Fulgencio Batista qu’en 1939, lorsqu’il cherchera à se présenter à l’élection présidentielle : jusque-là, les registres civils le mentionnent comme Rubén Zaldívar. Ses origines sont mêlées — espagnoles, africaines, chinoises et probablement taïno — reflet de la Cuba métisse et sucrière de la fin du XIXe siècle. Son père, Belisario Batista Palermo, et sa mère, Carmela Zaldívar González, avaient tous deux participé à la guerre d’indépendance cubaine.

Les deux parents meurent avant qu’il n’atteigne ses treize ans. L’enfant quitte l’école, travaille comme apprenti tailleur, coupeur de canne à sucre, bûcheron, puis se forme comme barbier. En 1921, à vingt ans, il s’engage dans l’armée comme sténographe militaire. Ce premier grade — aussi modeste soit-il — lui ouvre la voie d’une ascension que personne n’aurait prédite.

La révolte des sergents et la prise du pouvoir

Dans les années qui suivent, Batista gravit les échelons de l’armée, tirant parti de ses talents d’orateur et d’organisateur au sein des sous-officiers. Le 4 septembre 1933, il prend la tête de la révolte des sergents : les sous-officiers, mécontents de leurs soldes et de leurs conditions, renversent le gouvernement de transition installé après la chute du dictateur Gerardo Machado. Batista se proclame colonel et chef des forces armées. Il a trente-deux ans et n’est jamais sorti du rang.

Pendant les sept années suivantes, il gouverne Cuba en coulisses, installant et renversant une série de présidents fantôches — cinq en moins de deux ans — selon ses convenances. Il noue même, dans les années 1930, une alliance tactique avec le Parti communiste cubain, qui lui apporte un soutien syndical en échange de quelques réformes sociales. Cette plasticité idéologique le caractérise tout au long de sa carrière.

La présidence démocratique et la Constitution de 1940

En 1940, Batista franchit une étape : il se présente à l’élection présidentielle et l’emporte honnêtement, dans un scrutin reconnu comme régulier. Son bilan n’est pas sans mérite. Il préside à l’adoption de la Constitution de 1940, l’une des plus progressistes d’Amérique latine pour l’époque : elle garantit les droits au travail, à la santé, à l’éducation, encadre la propriété et interdit la peine de mort. Cuba soutient les Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale et connaît une relative prospérité grâce aux prix du sucre.

En 1944, Batista perd loyalement les élections face au candidat de l’opposition, Ramón Grau San Martín. Il part en exil volontaire en Floride, où il épouse en secondes noces Marta Fernández Miranda, et observe la politique cubaine à distance. Les années 1944-1952 sont marquées par une démocratie chaotique, gangrenée par la corruption des gouvernements successifs — ce que Batista ne manquera pas d’utiliser comme prétexte à son retour.

Le coup du 10 mars 1952

Les sondages de début 1952 donnent Batista troisième dans la course présidentielle. Le 10 mars 1952, soixante-dix-sept jours avant la tenue du scrutin, ses troupes s’emparent en une heure et dix-sept minutes des points stratégiques de La Havane. Le président Carlos Prío Socarrás prend la fuite. Les États-Unis reconnaissent immédiatement le nouveau régime.

La démocratie cubaine est morte. Ce second coup d’État est d’une brutalité différente du premier : Batista ne prend plus de gants et n’installe plus de façade. Il gouverne directement, suspend les garanties constitutionnelles, dissout le Parlement et muselle la presse. C’est ce coup — et le désespoir qu’il génère — qui pousse un jeune avocat nommé Fidel Castro à préparer une réponse armée.

La Havane, capitale de la mafia

Le second régime de Batista a un visage particulier : celui d’une corruption systématique et d’une alliance explicite avec la mafia américaine. Dès son retour au pouvoir, Batista nomme le gangster Meyer Lansky — l’un des cerveaux du crime organisé américain — conseiller à la réforme des jeux. En échange de commissions et de pots-de-vin colossaux, il ouvre Cuba au casino contrôlé par la pègre.

L’Hôtel Nacional, le Riviera, le Capri — les grands hôtels de La Havane deviennent des vitrines du luxe pour touristes américains aisés, tandis que derrière les murs, la mafia y blanchit de l’argent, trafique des drogues et gère des réseaux de prostitution. Lucky Luciano, Santos Trafficante Jr. et leurs associés font de La Havane le prolongement naturel de Las Vegas. Batista perçoit sa part sur chaque table de jeu. Sa fortune personnelle gonfle à vue d’œil.

La répression et la guerre contre la guérilla

Pendant ce temps, le Service de renseignement militaire (SIM), dirigé par des officiers formés aux méthodes les plus brutales, traque les opposants. Après l’assaut raté de la caserne Moncada le 26 juillet 1953, les soldats de Batista capturent, torturent et exécutent 75 des assaillants après leur reddition. Abel Santamaría, l’un des chefs du commando, est torturé — on lui arrache un œil — avant d’être tué. Ces images de brutalité, loin de terroriser l’opposition, l’alimentent.

Après le débarquement du Granma en décembre 1956, Batista lance plusieurs offensives militaires contre la guérilla de Fidel Castro dans la Sierra Maestra. Toutes échouent. En 1958, une grande opération encerclant la Sierra mobilise 10 000 soldats : elle se solde par un échec humiliant. Le régime se délite. Les officiers doutent, les désertions s’accumulent, l’armée perd pied.

Les estimations du nombre de victimes du régime entre 1952 et 1959 varient considérablement selon les sources : les historiens indépendants documentent entre 1 000 et 3 000 morts politiques ; des sources américaines, dont la CIA dans ses propres évaluations, ont avancé le chiffre de 20 000 victimes en incluant les combattants tués dans les opérations militaires.

La fuite dans la nuit du Nouvel An

Dans la nuit du 31 décembre 1958 au 1er janvier 1959, alors que ses troupes abandonnent Santa Clara après une défaite décisive face à la colonne du Che Guevara, Batista réunit sa famille et une quarantaine de proches. À 3 heures du matin, il embarque dans un avion militaire depuis le camp de Columbia. Il emporte avec lui une fortune estimée entre 300 et 700 millions de dollars — les chiffres varient, mais tous les témoignages s’accordent sur l’ampleur du pillage.

Il atterrit à Ciudad Trujillo, en République dominicaine, sous la protection du dictateur Rafael Trujillo. Puis il s’installe à Madère et à Estoril, au Portugal, avant de rejoindre l’Espagne franquiste, qui accueille sans scrupule l’ancien dictateur. Il s’établit à Marbella, sur la Costa del Sol.

Il meurt le 6 août 1973 à Marbella, d’une crise cardiaque, à l’âge de soixante-douze ans. Il est enterré au cimetière San Isidro de Madrid. Cuba qu’il a quittée précipitamment dans la nuit du Nouvel An est désormais celle de Castro, et le restera bien après sa mort.


Grandes dates de la vie de Fulgencio Batista

  • 16 janvier 1901 — Naissance à Banes, province d’Oriente, Cuba
  • Avant 1914 — Mort de ses deux parents ; quitte l’école (avant 13 ans)
  • 1921 — S’engage dans l’armée comme sténographe militaire (20 ans)
  • 4 septembre 1933 — Mène la révolte des sergents ; se proclame colonel et chef des forces armées (32 ans)
  • 1933–1940 — Gouverne Cuba à travers une série de présidents fantoches (32–39 ans)
  • 1940 — Élu président dans un scrutin reconnu comme régulier ; préside à l’adoption de la Constitution progressiste de 1940 (39 ans)
  • 1944 — Perd les élections loyalement ; part en exil volontaire en Floride (43 ans)
  • 10 mars 1952 — Coup d’État en 1h17 ; deuxième prise du pouvoir (51 ans)
  • Accord avec Meyer Lansky — Cuba ouverte à la mafia américaine ; La Havane devient capitale des casinos
  • 26 juillet 1953 — Assaut de Moncada par Castro ; 75 révolutionnaires tués après capture (52 ans)
  • 2 décembre 1956 — Débarquement du Granma ; début de la guérilla en Sierra Maestra (55 ans)
  • 1958 — Échec de l’offensive militaire contre Castro en Sierra Maestra (57 ans)
  • 1er janvier 1959 — Fuite de Cuba à 3h du matin avec sa famille et une fortune colossale (57 ans)
  • 1959–1973 — Exil en République dominicaine, au Portugal (Madère, Estoril), puis en Espagne (Marbella)
  • 6 août 1973 — Décès d’une crise cardiaque à Marbella, Espagne (72 ans)
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