EVITA PERON

Eva Perón — « Evita », la madone des déshérités

Fille illégitime d’un village des Pampas, actrice de série B devenue Première dame de l’Argentine, Eva Perón transforma en sept ans d’action politique la vie de millions de femmes et de travailleurs argentins. Morte à 33 ans, elle est entrée dans la légende comme peu de figures politiques du XXe siècle ont su le faire.


Une enfance dans la honte et la pauvreté

María Eva Duarte naît le 7 mai 1919 à Los Toldos, un village rural de la province de Buenos Aires. Elle est la cinquième et dernière enfant de Juana Ibarguren et de Juan Duarte Etchegoyen — un propriétaire terrien qui entretient une famille officielle ailleurs et ne reconnaît pas ses enfants illégitimes.

Quand Eva est encore petite, son père retourne définitivement à sa famille légitime. Juana élève seule ses cinq enfants dans la misère, cousant pour ses voisins pour survivre. La famille finit par s’installer à Junín, ville plus grande, dans l’espoir de jours meilleurs. La stigmatisation de la bâtardise et de la pauvreté marquera Eva à vie — et alimentera toute sa fureur politique.


Buenos Aires : l’actrice

En 1934, à 15 ans, Eva quitte Junín seule pour Buenos Aires. Son rêve : devenir actrice. Elle débute sur les planches, puis à la radio — feuilletons populaires sur Radio El Mundo — et au cinéma, dans des mélodrames de série B. Elle ne devient pas une grande vedette, mais construit patiemment une notoriété et un réseau.

Sa vie bascule le 22 janvier 1944, lors d’un événement caritatif au Luna Park de Buenos Aires, organisé pour les victimes d’un violent tremblement de terre. Elle y rencontre le colonel Juan Domingo Perón, secrétaire d’État au Travail et homme fort du régime militaire en place. Ils ne se quitteront plus. Ils se marient en octobre 1945.


La Première dame qui fait de la politique

En juin 1946, Juan Perón est élu président de l’Argentine. Eva, à 27 ans, devient Première dame — mais refuse d’en tenir le rôle décoratif habituel.

Elle s’impose comme une force politique autonome, parcourant le pays, rencontrant syndicats et mouvements ouvriers, distribuant des aides directes aux plus pauvres. Les descamisados — les « sans-chemise », les travailleurs modestes — la vénèrent. Elle les appelle « mes chers petits » (mis queridos grasitas) et incarne à leurs yeux une promesse de dignité.

En 1947, elle effectue une tournée européenne très médiatisée — le Rainbow Tour — rencontrant notamment Francisco Franco en Espagne et le pape Pie XII à Rome. L’objectif est diplomatique : redorer l’image du régime péroniste, perçu en Europe comme trop proche des régimes fascistes vaincus.


Trois combats, trois victoires

Le vote des femmes. Eva mène pendant des années une campagne acharnée pour l’obtention du suffrage féminin. Le 23 septembre 1947, la loi 13.010 — surnommée « loi Evita » — est promulguée : les femmes argentines obtiennent le droit de vote et d’éligibilité. C’est une révolution dans un pays où ce droit leur était jusqu’alors refusé.

La Fondation Eva Perón. Le 8 juillet 1948, elle crée la Fondation Eva Perón, organisation caritative financée en grande partie par des contributions syndicales et patronales. La fondation construit des hôpitaux, des écoles, des orphelinats, des maisons de retraite et des logements sociaux à travers tout le pays. Son ampleur dépasse de loin toute action caritative privée précédente en Argentine.

Le Parti péroniste féminin. En 1949, elle fonde le Parti péroniste féminin, première organisation politique argentine entièrement dédiée à la mobilisation des femmes. Aux élections de 1951, le parti fait élire 23 députées — une transformation radicale de la représentation politique féminine en Argentine.


La maladie et la mort foudroyante

En 1952, alors qu’elle est au sommet de son influence et que sa popularité est immense, Eva Perón est diagnostiquée d’un cancer. Elle continue à apparaître en public malgré la maladie, de plus en plus affaiblie. Son corps, amaigri, choque le pays lors de la cérémonie d’investiture de Juan Perón pour son second mandat en juin 1952.

Elle meurt le 26 juillet 1952 à Buenos Aires. Elle a 33 ans.

Le deuil national est immense. Des centaines de milliers d’Argentins défilent devant son cercueil. Son corps est embaumé par le médecin espagnol Pedro Ara et exposé au siège de la CGT, la centrale syndicale, en attendant un mausolée qui ne sera jamais construit.


Le destin posthume d’un corps

En 1955, un coup d’État militaire renverse Juan Perón. Les généraux, qui haïssent le péronisme, font disparaître le corps d’Eva. Il est secrètement transporté en Italie, à Milan, et enterré au cimetière Musocco sous la fausse identité de Maria Maggi de Magestris, avec l’assistance du Vatican.

Pendant seize ans, la localisation du corps reste un secret d’État. En 1971, les militaires argentins révèlent à Juan Perón, en exil à Madrid, où se trouve le corps. Il est déterré et transporté en Espagne. Après la mort de Perón en 1974 et le retour de sa troisième femme Isabel au pouvoir, le corps d’Eva est finalement rapatrié en Argentine. Il repose depuis au cimetière de la Recoleta à Buenos Aires, dans un caveau sécurisé.


Une icône mondiale, un héritage disputé

Eva Perón reste une figure clivante en Argentine. Pour ses partisans, elle est la sainte laïque des pauvres, celle qui donna une voix aux sans-voix. Pour ses adversaires, elle fut l’instrument d’un régime autoritaire et populiste. Sa vie a inspiré une comédie musicale mondiale — Evita d’Andrew Lloyd Webber (1978) — et d’innombrables films, livres et œuvres d’art.

Ce qui est indiscutable : en sept ans, sans jamais occuper de fonction officielle au gouvernement, elle a obtenu le droit de vote pour les femmes, bâti un réseau social sans précédent et transformé durablement la politique argentine.


Grandes dates de la vie d’Eva Perón

7 mai 1919 — Naissance à Los Toldos, province de Buenos Aires

1934 — À 15 ans, part seule à Buenos Aires pour devenir actrice

22 janvier 1944 — Rencontre le colonel Juan Perón au Luna Park

1947Rainbow Tour européen ; rencontre Franco et le pape Pie XII

8 juillet 1948 — Crée la Fondation Eva Perón

1949 — Fonde le Parti péroniste féminin

1951 — Le parti fait élire 23 députées

26 juillet 1952 — Meurt d’un cancer à Buenos Aires, à 33 ans

1955 — Son corps est fait disparaître par la junte militaire

Depuis 1974 — Repose au cimetière de la Recoleta, Buenos Aires

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