MUSIQUE – EQUATEUR

Équateur : Du pasillo mélancolique aux rythmes de l’Amazonie, un pays carrefour aux mille voix

Introduction

L’Équateur est un pays de contrastes géographiques fulgurants, la Sierra andine, la Costa pacifique, l’Amazonie et les Îles Galápagos : et sa musique en est le reflet direct. Nourrie par trois grandes sources culturelles, les peuples autochtones andins, les colons espagnols et les communautés afro-équatoriennes : la scène musicale équatorienne a engendré des genres d’une richesse étonnante pour un pays de sa taille. Le pasillo, mélopée douce-amère proclamée musique nationale, côtoie le sanjuanito des fêtes andines, la bomba afro-équatorienne de la vallée du Chota, la marimba envoûtante d’Esmeraldas, reconnue par l’UNESCO, et les expérimentations électroniques de Nicola Cruz, qui a inventé son propre genre au carrefour des Andes et de la techno mondiale. Petit pays, grand voyage sonore.


Genres musicaux

Le pasillo est le genre musical le plus emblématique de l’Équateur, considéré par de nombreux musicologues comme l’âme musicale de la nation. Apparu à la fin du XIXe siècle, il est issu d’un métissage entre le valse européen et les traditions créoles locales. Le pasillo équatorien se distingue par sa mélancolie profonde, ses textes poétiques évoquant l’amour perdu, la nostalgie et la patrie, et par son tempo lent et langoureux. Il est si ancré dans la conscience nationale que le gouvernement équatorien a officiellement institué le 1er octobre comme Jour National du Pasillo par décret présidentiel en 1993, en hommage à l’anniversaire du plus grand interprète du genre.

Le sanjuanito est le genre festif par excellence des communautés andines de la Sierra. Ses origines préhispaniques sont attestées : il était pratiqué par les peuples quechua lors des cérémonies en l’honneur d’Inti, le dieu soleil, avant la colonisation espagnole. Le sanjuanito se caractérise par une dualité paradoxale : un rythme vif et une mélodie mélancolique, qui en fait l’expression sonore d’une joie teintée de nostalgie. Il est joué lors des fêtes communautaires des Fiestas del Inti Raymi et des célébrations de San Juan.

La bomba del Chota est le genre musical des communautés afro-équatoriennes de la vallée du Chota, dans la province d’Imbabura. Née de la résistance culturelle des esclaves africains déportés pour travailler dans les haciendas de canne à sucre, elle est nommée d’après le tambour bomba qui en constitue le cœur rythmique. Ses origines précises restent difficiles à documenter faute d’archives écrites, mais les musicologues s’accordent sur son ancrage dans la mémoire de l’esclavage et de l’émancipation afro-équatorienne.

La marimba et les chants d’Esmeraldas constituent le pilier musical des communautés afro-descendantes de la province côtière d’Esmeraldas, à la frontière avec la Colombie. La marimba, xylophone en bois de palmier équipé de résonateurs en bambou, est jouée lors des cérémonies religieuses, rituelles et festives, accompagnée de cununos (tambours) et de maracas. Ce patrimoine, partagé avec la Colombie, a été reconnu par l’UNESCO en 2015.

L’albazo, le pasacalle, la tonada et le danzante sont d’autres genres andins traditionnels, aux rythmes et structures variés, qui animent les fêtes populaires des provinces de la Sierra. L’albazo se joue traditionnellement à l’aube lors des cérémonies, tandis que le pasacalle, plus vif et plus festif, est lié aux fêtes civiques.


UNESCO : Patrimoine culturel immatériel

L’Équateur a obtenu l’inscription suivante en lien avec la musique :

Les musiques de marimba, les chants et les danses traditionnels de la région du Pacifique Sud colombien et de la province d’Esmeraldas d’Équateur : inscrit en 2015 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité (n° RL-01099), en inscription conjointe avec la Colombie.

Cette inscription reconnaît la pratique des communautés afro-descendantes d’Esmeraldas (Équateur) et du Pacifique Sud colombien, qui perpétuent des traditions musicales héritées de l’Afrique à travers la marimba, les percussions et les chants lors de cérémonies funèbres (chigualo, alabao), de fêtes patronales et de célébrations communautaires. La marimba est considérée comme « l’instrument mère » de ces communautés, lien vivant avec les ancêtres.

Source directe : ich.unesco.org/fr/RL/les-musiques-de-marimba-01099


Instruments traditionnels

Le rondador est l’instrument national officiel de l’Équateur, unique dans toutes les Andes. À la différence de la zampoña bolivienne ou péruvienne, qui comporte deux rangées de tuyaux alternées , le rondador est une flûte de pan à rangée unique de tubes de bambou de longueur croissante. Sa particularité est de permettre de jouer deux notes simultanément en soufflant à cheval sur deux tuyaux adjacents, ce qui lui confère un son caractéristique, doux et légèrement dissonant.

La marimba d’Esmeraldas est un xylophone en bois de chonta (palmier local) dont les lames sont surmontées de résonateurs en bambou. Son timbre chaud et profond est indissociable de la musique afro-équatorienne côtière. Elle est classée au rang d’instrument sacré dans la cosmologie des communautés afro-d’Esmeraldas.

Le bombo del Chota est le tambour cylindrique des communautés afro-équatoriennes de la vallée du Chota. Fabriqué en bois et recouvert de peaux animales, il produit un son grave et résonnant qui constitue le cœur pulsatile de la bomba.

La quena et le pingullo sont les flûtes andines pratiquées dans la Sierra. Le pingullo est une flûte andine locale à trois trous, jouée d’une seule main lors des cérémonies communautaires, permettant à l’autre main de battre un petit tambour simultanément. Le charango à dix cordes et le bombo andino complètent l’arsenal instrumental des traditions serreñas.


Artistes emblématiques

Figures historiques (avant 1980)

Julio Jaramillo (1935–1978) est sans conteste la plus grande figure de l’histoire musicale équatorienne. Surnommé Ruiseñor de América (le Rossignol des Amériques) et Jota Jota, ce chanteur natif de Guayaquil a enregistré plus de 2 200 chansons au cours de sa carrière, un record absolu pour un artiste d’Amérique latine de son époque, couvrant pasillo, boléro, valse, tango et ranchera. Sa voix veloutée et sa profonde expressivité émotionnelle lui ont conféré une popularité qui dépasse largement les frontières équatoriennes. Son décès en 1978 à l’âge de 42 ans a provoqué un deuil national : plus de 250 000 personnes ont assisté à ses funérailles à Guayaquil. Un musée à son nom a été inauguré dans la ville en 2008.

Carlota Jaramillo (1904–1987) est la reine incontestée du pasillo équatorien. Connue comme La Reina de la Canción Nacional, elle a contribué plus qu’aucune autre artiste à la codification et à la diffusion du pasillo comme genre populaire national, interprétant notamment la chanson emblématique Guayaquil de mis Amores.

Los Brillantes et Olimpo Cárdenas (1919–1983) sont d’autres figures majeures de la música nacional équatorienne des années 1940–1960, interprètes de pasillos, pasacalles et albazos qui ont traversé les générations.

Artistes contemporains (depuis 1980)

Nicola Cruz (né en France, élevé en Équateur) est aujourd’hui le représentant le plus internationalement reconnu de la nouvelle création musicale équatorienne. Producteur et DJ basé entre Quito et les scènes mondiales, il a inventé un style qu’il nomme lui-même l’« Andes step » : une fusion de musique électronique (techno, house, dub) avec des instruments et rythmes andins, afro-latinos et indiens. Son premier album Prender el Alma (ZZK Records, 2015) lui a valu une reconnaissance internationale immédiate, le conduisant sur les scènes de Primavera Sound Barcelone, du Festival de Roskilde, du club Fabric à Londres et du Paradiso à Amsterdam. Son album Siku (2021) prolonge ce dialogue entre le cosmos andin et l’électronique contemporaine.

Mirella Cesa est l’une des voix les plus distinctives de l’indie pop équatorienne, artiste métisse dont les compositions oscillent entre rock alternatif et influences andines.

Sal y Mileto est l’un des groupes les plus importants de la scène rock alternative équatorienne, actif depuis les années 2000, référence de l’indie rock de Quito.

La Grupa incarne le renouveau de la cumbia équatorienne contemporaine, mêlant cumbia, chicha andine et électronique dans un son festif et inventif.


Festivals

Le Festival Internacional de Música de Esmeraldas est une manifestation internationale dédiée à la promotion de la musique et de la pédagogie musicale dans la province d’Esmeraldas, valorisant notamment les traditions afro-équatoriennes de marimba et de bomba.

Le Festival de Música Académica Contemporánea, soutenu par le Ministère de la Culture et du Patrimoine, itinère entre Quito, Cuenca, Loja et Guayaquil. Il réunit les principales orchestres symphoniques du pays et des ensembles internationaux, et présente des créations de compositeurs équatoriens vivant au pays ou à l’étranger.

Le Festival MúsicaOcupa de Quito est un festival dédié à la musique expérimentale et à la création contemporaine, espace de rencontre entre les avant-gardes locales et internationales.

Le Festival de Música de Vanguardia d’Ambato, fondé en 2003, est pionnier dans la diffusion de tendances musicales expérimentales et d’avant-garde à l’échelle internationale, notamment dans un format numérique innovant.

Les Fiestas del Inti Raymi (solstice de juin) constituent le cadre festif le plus important pour la musique andine traditionnelle, sanjuanito, danzante, tonada, pratiquée par les communautés kichwa des provinces de la Sierra.


Scène contemporaine

La scène musicale contemporaine équatorienne est en pleine effervescence, tiraillée entre la fierté de ses traditions et une curiosité ouverte sur les sons du monde. Quito abrite une communauté de producteurs électroniques et indie de plus en plus visible sur les radars internationaux, notamment grâce au travail de passeurs comme Nicola Cruz et au label ZZK Records. La cumbia digitale et l’électronique inspirée des traditions andines constituent le fil rouge d’une scène en pleine construction. Parallèlement, le pasillo connaît un renouveau porté par une jeune génération de musiciens qui le réinterprètent avec des arrangements modernes, cherchant à réconcilier héritage national et sensibilité contemporaine. Les festivals académiques de Quito et Cuenca maintiennent une tradition de création savante nourrie par des compositeurs formés en Europe et aux États-Unis.


Institutions

Le Ministerio de Cultura y Patrimonio est l’institution centrale de la politique culturelle équatorienne, chargée du soutien à la création et de la préservation du patrimoine immatériel.

La Casa de la Cultura Ecuatoriana Benjamín Carrión (fondée en 1944 à Quito) est la principale institution culturelle publique du pays, dotée de salles de concert, d’archives musicales et de programmes de diffusion nationale.

La Sociedad de Autores y Compositores Ecuatorianos (SAYCE) est l’organisme de gestion collective des droits d’auteur musicaux, responsable de la protection des compositeurs et artistes équatoriens.

L’Instituto Nacional de Patrimonio Cultural (INPC) est chargé de l’inventaire et de la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, incluant les traditions musicales andines et afro-équatoriennes.

Le Museo de la Música Popular Guayaquileña Julio Jaramillo, inauguré en 2008 à Guayaquil, est le musée de référence sur l’histoire de la musique populaire équatorienne.


Anecdotes

1. Julio Jaramillo : 2 200 chansons et 27 enfants. Outre son catalogue musical colossal de plus de 2 200 enregistrements, un record pour un artiste latino-américain de son époque , Julio Jaramillo a eu 27 enfants reconnus de plusieurs femmes différentes. Sa vie, aussi tumultueuse que sa voix, et ses funérailles nationales réunissant 250 000 personnes à Guayaquil en 1978 témoignent d’un lien émotionnel extraordinaire entre cet artiste et le peuple équatorien.

2. Le rondador, une flûte qui joue deux notes à la fois. Le rondador est l’unique flûte de pan au monde dont la conception permet au musicien de jouer deux notes simultanément, en soufflant à cheval sur deux tuyaux adjacents. Cette caractéristique lui confère un son légèrement dissonant et profondément mélancolique, immédiatement reconnaissable parmi tous les instruments andins. C’est pour cette singularité que l’Équateur en a fait son instrument national officiel.

3. La marimba, instrument mère et passeport UNESCO. Dans les communautés afro-d’Esmeraldas, la marimba est bien plus qu’un instrument : elle est considérée comme un lien vivant avec les ancêtres africains. Sa fabrication, son jeu et les chants qui l’accompagnent se transmettent de génération en génération dans un contexte rituel précis. C’est cette profondeur spirituelle qui a convaincu l’UNESCO de l’inscrire en 2015 sur sa Liste représentative, en reconnaissance d’une pratique culturelle à la fois menacée et résistante.

4. Nicola Cruz, né en France, icône des Andes. Nicola Cruz est né en France de parents équatoriens et a grandi en Équateur. Ce parcours biculturel a directement nourri son projet musical : en fusionnant l’électronique européenne avec les sonorités andines et afro-latines de son enfance, il a créé l’Andes step, un genre qu’il a nommé et revendiqué lui-même, qui lui a ouvert les portes des plus grandes scènes électroniques mondiales depuis 2015, faisant de Quito un point sur la carte de la musique électronique internationale.

5. Le Jour National du Pasillo. En 1993, le président équatorien a signé un décret officiel établissant le 1er octobre comme Jour National du Pasillo, en hommage à l’anniversaire de Julio Jaramillo. C’est l’un des rares pays au monde à avoir consacré une fête nationale à un genre musical spécifique, signe de l’importance émotionnelle et identitaire que le pasillo occupe dans la conscience collective équatorienne.


Retour en haut